La ville absente de Ricardo Piglia

Un ingénieur poursuit le souvenir de la femme qu’il a aimé à travers un rêve de fer. La machine est née, elle trône dans le Musée, derrière une paroi de verre, composant et recomposant des récits à partir du réel, se nourrissant de la mémoire de son concepteur comme de ceux qui l’ont approchée.

Junior, journaliste opiniâtre, nous emmène à la rencontre de personnages singuliers dans les rues de Buenos Aires et de villages satellites dispersés dans la campagne. Les récits de la machine nous sont peu à peu dévoilés, tissant des liens intimes entre les différents acteurs et lieux de ce terrain de jeux littéraire qu’est La ville absente.

Au lecteur de rassembler les pièces d’un puzzle tout en intertextualité, mêlant science-fiction, histoire argentine, politique, oeuvres de grands écrivains et poètes, attaquant l’opération même de l’élaboration du récit. Car dans La ville absente la frontière entre fiction et réalité est aussi mince que la paroi de verre qui protège la machine.

Chaque personnage détient une partie de l’histoire : un gardien de musée, une ancienne artiste de music hall, une femme fidèle, une mystérieuse inconnue portée à la mythomanie, un génie de la technique, tous des déracinés. Leurs fictions, les récits que recueille Junior, parfois fantasmés ou faisant une large part à la poésie, croisent les fictions crées par la machine, tissant une toile d’une complexité étourdissante.

Le lecteur parcourt ainsi la fine architecture du langage sur laquelle repose La ville absente, se balançant de fil en fil en essayant de pas perdre de vue le centre, l’élément permier de cette enquête : le « nœud blanc », l’origine de la machine. Exercice ardu et réclamant une grande souplesse de lecture, un grand appétit d’imaginaire.

Avec La ville absente, roman insolite et mosaïque, Ricardo Piglia interroge le travail de la mémoire et la manière dont nous, êtres de chairs, nous arrangeons avec elle pour construire le récit de notre vie et du monde qui nous entoure.

Glou

Extrait : « Il resta deux jours sans sortir de sa chambre. Il repassa encore une fois toute la série des récits. Un message implicite reliait entre elles les histoires, un message qui se répétait. Il y avait une usine, une île, un physicien allemand. Des allusions au Musée et à l’histoire de la construction de la machine. Comme si celle-ci avait conçu sa propre mémoire. »
Ricardo Piglia, La ville absente, Zulma. ISBN 978-2-84304-486-1. 20 euros

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